vendredi 16 décembre 2016

Hiroshima



Mardi 18 Octobre

Dès le réveil, on file vers la gare de Shin-Osaka pour prendre le train vers Hiroshima. Comme pour notre allez à Hida, tous les sièges sont réservés, mais cette fois on réussit à demander des places dans les voitures non réservées et on va rapidement prendre place sur le quai, en espérant avoir une place assise. Nous ne sommes pas les premiers. Ici, on fait soigneusement et respectueusement la queue par ordre d’arrivée et, vu la foule qui s’entasse bientôt en serpentin derrière nous et partout ailleurs sur le quai, les billets des voitures non réservées sont vendus sans limite de nombre. Si on a de la chance, on rentrera, sinon, ce sera pour le prochain. Ça se joue à quelques personnes, mais on parvient à s’asseoir, tandis qu’autour de nous, dans les couloirs, s’entassent les malchanceux qui vont faire une heure d’équivalent TGV debout. Ce qui n’a l’air de poser de soucis à personne en termes de sécurité mais serait sûrement un massacre en cas d’accident.

Première mission à l’arrivée : trouver notre Airbnb pour ces trois prochains jours. On s’oriente rapidement et on prend le tram. A bord, un couple de retraités japonais adorable engage la discussion. Originaires de Tokyo, ils ont une fille illustratrice pour enfants qui vit à Paris avec son compagnon musicien. Ils nous montrent des images de ce qu’elle dessine et on prend les références pour pouvoir regarder ça plus longuement. On se quitte en se faisant de grands sourires au moment où ils descendent à l’arrêt du dôme de la bombe, tandis qu’on continue à peine plus loin vers notre logement réservé en catastrophe depuis Nara. C’est un grand espace carré, à droite la douche et les toilettes (séparés) avec une machine à laver près du lavabo, puis une double porte qui donne sur une chambre avec deux lits de 120 collés ensemble. A gauche la cuisinière et le frigo et au fond un canapé et une table basse. Ce sera très bien. On s’installe rapidement et on repart à pieds vers le dôme de la bombe A. 
 Il s’agit en fait du dôme du Genbaku, le Palais d’exposition industrielle qui faisait la fierté de la ville et qui, se trouvant presque à l’aplomb de l’explosion de la bombe, est resté débout, réduit à une structure torturée. Il a été décidé qu’il serait conservé en l’état et renforcé pour témoigner auprès des générations suivantes. Des panneaux explicatifs décrivent l’enchaînement des évènements, nous donnent les premières données d’une horreur sans non. L’ambiance s’est sensiblement refroidie. Près du dôme, un fils de survivant raconte son combat sur de grands panneaux accrochés aux haies, en une demi-douzaine de langues, et dans autant et plus de classeurs de toutes les couleurs, où il se propose de guider les touristes au travers de ce pan d’histoire nationale et personnelle. Quelques militants pour la paix arborent des pancartes listant les chiffres des armes nucléaires possédées par les pays les plus militarisés et appellent à une dénucléarisation totale.

 

Partout dans le parc qu’est devenu cette partie de la ville, le Parc pour la paix, nous croisons des classes d’écoliers, de la primaire au lycée, en uniforme, cornaqués par leurs professeurs. Nous apprendrons plus tard que la destination est quasi obligatoire comme voyage scolaire. L’accent est vraiment mis sur la nécessité de construire une paix durable et mondiale. Dans un coin du parc, une cloche gravée d’une carte du monde est frappée par ceux qui veulent faire retentir son appel de paix, plus loin, un mémorial des enfants pour la paix, initié par des écoliers suite au décès d’une de leur petite camarade irradiée et décédée d’une leucémie des années après l’explosion. Lors de son hospitalisation finale, cette petite fille avait fait le vœu fou que, si elle arrivait à plier 1000 grues en origami, elle serait guérie. Les informations pour savoir si elle a eu le temps ou non de finir ses grues sont contradictoires, mais, autour du mémorial, sont accrochées des milliers de grues de papier, de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Des boîtes sont disposées pour collecter les grues que les visiteurs peuvent vouloir offrir. Devant et sous le monument, des enfants chantent en chœur, dirigé par l’un des leurs. Puis une autre classe prend la place, dans une succession qui semble sans fin.
 


Bien retournés et tout barbouillés, on va faire tout de même faire une pause déjeuner, principalement pour mettre un peu de distance entre le parc et nous. On se trouve une cafétéria qui sert des onigiris, ce qui est un peu près la seule chose que j’envisage de pouvoir avaler : du riz principalement, mélangé à des légumes, poisson et/ou condiments. On étire un peu notre repas, on s’offre un dessert pour la consolation du sucre, et on se dirige vers le mémorial et le musée.

 
Là encore, beaucoup de monde, des centaines de classes de tous âges qui font la queue pour venir se recueillir devant la flamme du mémorial. 
Dans le musée aussi il y a foule, on avance au pas, on se hausse pour voir les cartouches explicatifs. Drôle de musée, avec des terminaux informatiques délivrant des informations complémentaires tellement vieillots qu’on dirait des minitels, une reproduction d’une rue dévastée avec des statues de cires des survivants immédiats de l’explosion, échevelés, aux ¾ nus et couverts de sang, avançant comme des zombies, les bras tendus devant eux pour éviter le propre contact de leur chair brûlée. L’infinité de détails, de témoignages, de photos, d’ongles et de cheveux perdus après l’irradiation, de morceaux de ferraille tordus par le souffle, d’objets fondus par les incendies immenses qui se sont déclarés ensuite, de morceaux d’uniformes scolaires, de blocs de bétons ayant gardé en positif l’empreinte de ce (ou ceux) qui se trouvaient devant au moment du flash… 

 
L’objectif est très clairement d’hyper personnaliser l’évènement, de faire que le visiteur se sente concerné, puisse s’identifier. Une maquette impressionnante représente, à l’échelle, la boule de feu formée au-dessus de la ville une seconde après l’explosion. J’apprends que de nombreux enfants, mobilisés pour aider à la construction de coupe-feu en cas de bombardement, étaient dans les rues ce jour-là, au moment de l’explosion. J’apprends les brûlures qui impriment les dessins sombres des kimonos dans les chairs, les éclats de verre qui se sont fichés dans les corps, ressortant parfois jusqu’à des années après, j’apprends les incendies monumentaux qui se sont déclarés et la pluie radioactive qui s’est abattue sur la région, sans pour autant parvenir à les éteindre. J’apprends les conséquences sanitaires, les dizaines de milliers de morts entre août et décembre 1945, le doublement de ce nombre dans les années qui suivent, les micro hémorragies sous la peau, les cicatrices épaissies qui défigurent et empêchent les mouvements… Je me rends compte que je ne savais rien de cette arme, rien de ses conséquences réelles. Malheureusement la muséographie ne me renseigne pas vraiment sur les différences fondamentales entre bombe nucléaire et conventionnelle. Mais je ne comprends pas qu’avec ces témoignages sous les yeux, on puisse encore empiler des têtes nucléaires dans nos arsenaux. Je voudrais enfermer tous les dirigeants des puissances nucléaires du monde dans ce musée, et leur passer, encore et encore, les témoignages des survivants.

Les traces de la pluie de suie radioactive
Je ressors sonnée, avec la nausée. Plus loin, nous descendons au mémorial. C’est une pièce circulaire, dont la partie haute est recouverte d’une reproduction panoramique de la ville juste après le désastre. La mosaïque est formée de 140000 tuiles, le décompte des morts à la fin 1945. Dans la partie basse, les noms des différents quartiers de la ville touchés apparaissent de place en place. Au centre, une fontaine en forme d’horloge arrêtée sur 8h15, l’heure de l’explosion, rappelle que la majorité des irradiés sont décédés en demandant à boire. Des bancs permettent de se recueillir et je pleure doucement. Dans une pièce attenante, un immense fichier électronique permet de chercher le nom d’une victime ou d’un survivant en particulier. Dans un petit amphithéâtre des vidéos de témoignages sont illustrées et racontées par des enfants, l’impression est affreusement complaisante, voyeuriste et tire-larmes et nous nous enfuyons rapidement.
Dans la ville moderne d'aujourd'hui, ne reste que le parc de la paix pour témoigner
On rentre à notre Airbnb pour se remettre un peu, et on décide d’y cuisiner, à la fois parce que je sature brusquement de l’intensité des goûts japonais, et parce que faire à manger est toujours quelque chose qui me recentre, qui m’apaise. Sur les conseils de Sam, l’ami américain rencontré chez Tatsu et Mika, on cherche à se rendre dans un bar à bières atypique, tenu deux jours par semaine dans un garage par un barman qui ne sert qu’une bière, mais de 4 façons différentes. Mais on se trompe lourdement sur la localisation et il est bientôt l’heure de sa fermeture. Sur le chemin, on croise un petit magasin de légumes bio où nous achetons quelques pommes de terre, une petite courge, et les courgettes les plus chères du monde. On complète nos courses dans le supermarché le plus proche, où on découvre comment procéder : on dépose les courses, dans un panier, à la caisse. Celles-ci sont ensuite scannées et transférées dans un autre panier qui nous est remis pour que nous allions l’ensacher plus loin. On ne met pas dans son sac au fur et à mesure, ça perturbe le caissier. En face du supermarché, une petite épicerie bio où on achète du Mirin et des pois chiches cuits. Je suis un peu étonnée de l’abondance de magasins d’alimentation biologique, mais pas tant que ça quand on pense que c’est de Hiroshima qu’est partie la tendance des Teikei, précurseurs des Amaps.

Ce soir, on cuisine à l’appart : patates sautées, purée de courge, légumes grillés et salade. On a aussi notre première expérience (malheureuse) avec une machine à laver japonaise. Le linge mit à laver ressort non essoré, et nous ne savons pas s’il y a une fonction séchage. En attendant la réponse du propriétaire, on essore tout à la main et on étend tout ça pour la nuit.