dimanche 1 janvier 2017

Onomichi et dernière nuit à Hiroshima

Jeudi 20 Octobre

Sur les conseils de Sam toujours, on a choisi de ne pas s’éterniser à Hiroshima et d’aller aujourd’hui visiter Onomichi, une ancienne ville industrielle des alentours qui, sinistrée par le changement d’activité, trouve une seconde vie avec l’arrivée de jeunes citadins. Soucieux de recréer du lien et de gagner en autonomie après le choc du tremblement de terre de 2011, ceux-ci récupèrent pour trois fois rien des maisons et magasins non occupés, et essayent de recréer des commerces locaux. Sur le papier (le blog, plus exactement), la visite est alléchante, mais, barrière de la langue ou hasard du calendrier, elle nous laissera un peu sur notre faim.

Après 1h de train, à la gare où nous prenons quelques informations, une passante décide que nous avons besoin d’aide pour savoir où aller et commence à nous expliquer plein de choses sur notre carte, bientôt rejointe par un autre promeneur, qui nous enchaîne lui aussi en japonais. On sourit beaucoup, on salue souvent, on utilise nos trois mots de japonais pour acquiescer et remercier et on décide de ne pas du tout faire ce qu’ils ont conseillé (en tout cas ce qu’on en a compris), mais en attendant qu’ils aient tourné les talons pour partir dans le sens inverse !

On commence par se diriger vers la galerie marchande que Sam nous a indiqué, où se trouve une guesthouse qui est un peu le cœur du projet de réhabilitation de la ville. Mais dans la galerie, les magasins sont majoritairement fermés au rideau de fer, ou vieillots. Et la guesthouse aussi ! Un petit arrêt à la banque, où là aussi ils ne changent que des dollars et on repart, quand on entend trottiner derrière nous. (C'est une constante qu'on retrouvera souvent ici : les femmes ne courent pas, elles trottinent...) La préposée de banque que nous avions interrogée nous fait de grands signes d’excuses en répétant « euro ok ! ». Le taux est un peu dégueulasse (à peine meilleur que celui de la poste ou on a changé un peu de sous ce matin) mais on ne connaît pas bien le taux actuel et on s’inquiète un peu de ne pas avoir assez pour payer le billet retour vers Kyoto alors on change tout ce qui nous reste.

On part du coup en quête d’un endroit où déjeuner mais le Lonely Planet, qui ne consacre qu’un entrefilet à la ville, ne regorge pas d’options. On finit tout de même, en longeant le front de mer industriel, par localiser le restaurant de sushis qu’ils recommandent. La patronne n’a pas l’air ravi de voir deux gaijins débarquer dans son restaurant mais on tient bon et on commande des sets de sashimis. Le poisson est ultra frais, le calamar, égal à lui-même et refilé en douce à Daniel, mais le riz, mélangé à des œufs de poisson et des algues, est vraiment bon. On prend ensuite un café et un tchaï dans un bar minuscule, tenu justement par deux représentants de cette nouvelle génération venue s’installer en ville. Entre notre guide de conversation, nos applis smartphone et quelques mots d’anglais, on arrive à avoir une mini discussion en simili japonais où on comprend qu’ils organisent des projections de films (dont le Dune de Jodorowski dont on a reconnu la jaquette).

La guesthouse est toujours fermée et on se rabat sur la visite du sentier des chats et du chemin des temples, dont certains valent effectivement le coup d’œil. Une visiteuse qui sort d’un des temples nous indique qu’il ne faut pas hésiter à ouvrir les doubles portes coulissantes fermées, mais ce sera la seule fois qu’on osera le faire.

Il est dit que celui qui visite ce temple y reconnaît forcément le visage de quelqu'un


On continue vers le haut de la colline en prenant de nouveau un petit téléphérique, ce qui nous donne une chouette vue sur le port de commerce encore actif, avec ses immenses grues qui ressemblent à des girafes, et les plans de collines successifs jusqu’à l’horizon.



En redescendant, on se perd dans les ruelles en pente, en passant sous les toiles d’énormes araignées aux habitantes tout à fait impressionnantes. Les courbatures de la descente d'hier se font un peu sentir, ça tire dans les jambes! De nombreuses maisons sont effectivement vides, il y a de plus en plus de matous et on commence à se dire en rigolant que si on n’arrive jamais à ressortir d’ici on finira mangés par les chats. En tout cas le bilan de notre visite est mitigé, même si on est contents d’avoir vu une ville très peu touristique. On décide de rentrer un peu plus tôt, ce qui nous permettra aussi d’aller dans le bar à bières déjà cité, qu’on avait loupé mardi ! C'est surtout pour Daniel qu'on y va car la description de Sam l'avait emballé. Moi je n'aime pas la bière et j'ai envie de faire pipi, une combinaison idéale pour aller boire un demi!

On cherche un peu et on finit par reconnaître l'endroit à la file de personnes qui attendent devant ce qui ressemble bel et bien à un garage.
Le "bar" proprement dit ne contient que 4 tables, et a une capacité d'accueil d'une douzaine de personnes tout au plus, debout autour d'un tonneau. Et comme les clients en profitent pour tester plusieurs bières (on peut en commander deux par personne, pas plus), la queue n'avance pas vite. Mais on finit tout de même par pouvoir rentrer, en partageant la table de deux salarymen. Le patron, en costard blanc derrière ses deux tireuses de 1933 et 2008, est tout à son art. Les verres, mis à refroidir dans de l'eau glacée, sont remplit cérémonieusement, avec des techniques différentes selon la spécialité commandée : en une fois, deux, trois ou quatre fois, depuis l'une ou l'autre tireuse. Daniel et moi en commandons deux différentes, histoire de comparer si la façon de verser la bière modifie effectivement son goût.
Pour moi qui n'aime ni l'amertume ni les bulles de la bière blonde, on choisit un tirage en trois fois, censé justement diminuer ces deux caractéristiques, tandis que Daniel opte pour un tirage qui lui promet une belle mousse crémeuse. Et la surprise est au rendez-vous. Si la différence est subtile, d'autant plus pour moi qui suis néophyte, on constate indéniablement que le goût et la texture de la mousse ont leurs particularités! Incroyable petite expérience que voilà.


Parce que Hiroshima est connue pour sa spécialité d'okonomiyaki, on se dégote une sorte de food mall spécialisé dans la galette de chou aux nouilles (Hiroshima style!). Chacun des 3 étages abrite une dizaine de mini-restaurants pouvant accueillir chacun une dizaine de personnes. Ils sont tous organisés de la même façon : un espace de cuisine central entouré d'une plaque chauffante en U autour de laquelle prennent places les clients. Les textes introductifs écrits par les propriétaires rivalisent de pittoresque, entre ceux qui promettent qu'ils reproduisent la même recette depuis 40 ans et  celui qui met l'accent sur la sélection de ses produits. Évidemment, dans tout ça, on se perd, et on finit par ne plus savoir lequel correspond à quel endroit dans le bâtiment.
Celui qu'on choisit est tenu par deux adorables cuisinières avec qui nous papotons à grand renfort d'applications de traduction diverses et de petites cartes en différentes langues qu'elles ont imprimé pour faire comprendre les bases de leur commerce aux touristes. Les Okonomiyaki sont délicieuses, copieuses, fortes en goût (on a rajouté de l'ail : niniku!) et brûlantes! Les touristes hollandais qui partagent le comptoir avec nous,en voyage organisé depuis Utrecht, s'amusent de nous voir les engloutir.


On rentre ensuite à pied par le quartier commerçant d'Hiroshima, qui a de faux airs de ceux d'Osaka et de Nara et dont la modernité contraste bizarrement avec le passé martyr de la ville. On sent ici à l’œuvre une puissante volonté de se relever et de ne pas se contenter de n'être que le témoin de cette histoire là.

vendredi 30 décembre 2016

Miyajima – l’île magnifique ou la revanche des petits daims



Mercredi 19 Octobre

Gros changement d’ambiance aujourd’hui, après un petit déjeuner à l’appart, nous partons en direction de Miyajima. Vous connaissez forcément si vous avez déjà feuilleté un catalogue de voyages sur le Japon, son grand Torii vermillon dans la mer est une des images qui revient le plus quand on se renseigne sur le Japon.

Mais avant toute chose, on cherche sans succès une banque où on puisse changer un peu d’euros car on commence à être limite en cash et on ne tiendra clairement pas comme ça jusqu’au retour à Kyoto, où on sait où changer de l’argent. Mais on nous répond qu’ils ne changent que des dollars. C’est Daniel qui gère la disparition progressive des sous, mais du coup c’est aussi lui que ça stresse et notre échec du jour n’arrange pas les choses.

Pour profiter du fait que j’ai acheté un pass qui me permet de prendre tous les trains de la compagnie JR, on se décide donc pour un trajet tram puis train puis bateau, pas forcément le plus rapide. A la gare une japonaise nous aborde en anglais et nous fait un bout de conversation. Professeur d’anglais pour adulte, elle habite à Hiroshima et est ravie que nous soyons venus tout exprès visiter la ville lors de notre périple. Elle se rend également aujourd’hui à Miyajima avec certains de ses élèves, certaines comme nous le remarquerons plus tard, car seules des femmes suivent ses cours en pleine semaine. L’objectif est d’aborder les touristes et de leur proposer des explications en anglais, un bon moyen pour son groupe de travailler leurs compétences en conversation. Une de ses élèves nous rejoint d’ailleurs à quai et tente laborieusement d’échanger quelques mots. Comme c’est la tradition lorsqu’on rencontre quelqu’un, elle fouille son sac et y pêche des petites enveloppes destinées à offrir des étrennes, qu’elle nous offre comme cadeau de rencontre. Nous, nous sommes bêtement partis les mains vides, pas encore au courant que cette habitude des cadeaux peut se matérialiser à n’importe quelle occasion, et pas seulement lorsqu’on rencontre quelqu’un de manière formelle.

Parce qu’il fait gris, la demi-heure de traversée en ferry et l’arrivée sur Miyajima ne sont pas très impressionnantes. Mais à peine arrivés, nous découvrons que cette île est également peuplée de daims ! Comme Nara ! Ceux d’ici sont même presque plus familiers, grignotant les emballages et sacs des pique-niques de touristes lorsque ceux-ci ont les yeux ailleurs, ou se laissant prendre en selfie avec les visiteurs…



Le temple que nous voulions visiter d’abord, l’Itsukishima, est malheureusement inondé par la marée. Derrière ses portes barrées, un personnel nombreux passe le jet d’eau et la raclette pour nettoyer la vase et le sel déposés par les vagues. Flûte…



Du coup on monte un peu dans les hauteurs de la ville, pour la visite du Senjokaku, un immense hall flanqué d’une pagode. Le bâtiment est complètement insolite : ouvert aux quatre vents, tout en bois, décoré de coques de bateaux, de magnifiques tableaux de bois peint et de …. spatules à riz géantes. Sisi. Moi non plus je n’y crois pas et j’accuse Daniel de se moquer de moi mais, à la lecture du guide, il me faut bien me rendre à l’évidence. Mais pourquoi.. ? Ça, l’histoire ne le dit pas.


On redescend en ville pour un déjeuner sans grand intérêt d’anguille laquée sur bol de riz et fruits de mer frits (dont des huîtres frites, très bizarre). Alors qu’on se dirige vers le téléphérique qui mène en haut de l’île, on entend une annonce en japonais venant de l’Itsukishima et Daniel en déduit que le temple rouvre. Et en effet ! On comprend en fait que, construit vraiment à fleur d’eau, à chaque marée haute un peu agitée, le temple se fait rincer, et qu’il est donc fermé pour nettoyage avant réouverture au public. On s’engage donc dans la foule qui envahit bientôt les coursives qui surplombent la marée descendante. Ici, on ne pénètre jamais vraiment à l’intérieur de l’ensemble. Le trajet balisé par les petits couloirs ajourés nous fait serpenter le long de certains bâtiments, entre les stands d’achat de charmes et autres papiers de bonne fortune et donne sur des terrasses et points de vue sur le O-Torii. Au milieu de classes entières d’étudiants en uniforme et de groupes de jeunes femmes, de parents et leurs petits en kimono, des mariés en costumes traditionnels se font photographier avec le Torii en arrière-plan.




Petite grimpette à travers la forêt du parc Momijidani pour amorcer la montée de la montagne Misen, qu’on décide d’aborder en téléphérique. On croise d’ailleurs notre couple de Tokyoïtes de la veille, qui en redescendent, et on s’échange de grandes salutations enjouées. La vue depuis la cabine est magnifique, malgré le temps couvert, et un peu vertigineuse. Une fois à la gare téléphérique du haut, une plate-forme permet d’avoir une bonne vue des îles du petit bras de mer qui nous sépare de la côte. Sur la rambarde, des tubes métalliques soudés, creux et légendés, permettent de regarder à coup sûr dans la direction de ce qu’ils pointent. Pas bête comme système !

Une première phase de marche nous laisse tout suants et nous mène au Reikado Hall, dont la flamme, censée brûler depuis des siècles, est celle dont est issue la flamme du mémorial de la paix à Hiroshima.

Épongés et ayant repris notre souffle, on grimpe plus haut, jusqu’à l’observatoire qui offre un panorama circulaire sur l’île et ses environs.

Sur le toit terrasse du bâtiment, on retrouve un petit vieux monsieur qu’on avait dépassé en bas du téléphérique, puis de nouveau croisé à la première plate-forme où on lui avait annoncé un peu fiérots qu’on montait jusqu’à l’observatoire. Et bien lui aussi, et il n’est pas aussi rouge que nous. Et vlan.



Redescente à pieds, jolie mais un peu longue et usante pour les genoux (beaucoup de marches ! beaucoup !) par le Daisho-in course, un sentier qui dessert quelques temples et autels en pleine forêt et offre quelques jolis points de vue sur le Torii.

Tout en bas de cette descente, l’ensemble de temples du même nom est une vraie splendeur, peut-être encore plus du fait du ras le bol des marches.



C’est un des premiers groupes de temples qui me touche vraiment plus profondément, avec tous ses bâtiments blottis dans la colline, ses poutres sculptées et ses centaines de Jizos coiffés de petits bonnets, disposés le long d’un sentier en contrebas. Mais comme d’habitude, tout ferme très tôt et nous enrageons de nous faire fermer un temple au nez par un jeune moine, puis fermement diriger vers la sortie.




Étrange accoutrement pour ce Jizo...

Au retour vers le ferry la marée basse a découvert le Torii, prétexte à de nouvelles photos. Plus loin, un faon suit comme son ombre un touriste qui a fait l’erreur d’acheter un épi de maïs grillé. Obstiné, l’animal se tient à la hauteur de l’homme, et avance résolument le museau chaque fois que celui-ci essaye de mordre dans son goûter. On recroisera le touriste à bord du ferry de retour, débarrassé de son maïs comme de son faon, sans savoir si le second a finalement réussi à croquer le premier.

vendredi 16 décembre 2016

Hiroshima



Mardi 18 Octobre

Dès le réveil, on file vers la gare de Shin-Osaka pour prendre le train vers Hiroshima. Comme pour notre allez à Hida, tous les sièges sont réservés, mais cette fois on réussit à demander des places dans les voitures non réservées et on va rapidement prendre place sur le quai, en espérant avoir une place assise. Nous ne sommes pas les premiers. Ici, on fait soigneusement et respectueusement la queue par ordre d’arrivée et, vu la foule qui s’entasse bientôt en serpentin derrière nous et partout ailleurs sur le quai, les billets des voitures non réservées sont vendus sans limite de nombre. Si on a de la chance, on rentrera, sinon, ce sera pour le prochain. Ça se joue à quelques personnes, mais on parvient à s’asseoir, tandis qu’autour de nous, dans les couloirs, s’entassent les malchanceux qui vont faire une heure d’équivalent TGV debout. Ce qui n’a l’air de poser de soucis à personne en termes de sécurité mais serait sûrement un massacre en cas d’accident.

Première mission à l’arrivée : trouver notre Airbnb pour ces trois prochains jours. On s’oriente rapidement et on prend le tram. A bord, un couple de retraités japonais adorable engage la discussion. Originaires de Tokyo, ils ont une fille illustratrice pour enfants qui vit à Paris avec son compagnon musicien. Ils nous montrent des images de ce qu’elle dessine et on prend les références pour pouvoir regarder ça plus longuement. On se quitte en se faisant de grands sourires au moment où ils descendent à l’arrêt du dôme de la bombe, tandis qu’on continue à peine plus loin vers notre logement réservé en catastrophe depuis Nara. C’est un grand espace carré, à droite la douche et les toilettes (séparés) avec une machine à laver près du lavabo, puis une double porte qui donne sur une chambre avec deux lits de 120 collés ensemble. A gauche la cuisinière et le frigo et au fond un canapé et une table basse. Ce sera très bien. On s’installe rapidement et on repart à pieds vers le dôme de la bombe A. 
 Il s’agit en fait du dôme du Genbaku, le Palais d’exposition industrielle qui faisait la fierté de la ville et qui, se trouvant presque à l’aplomb de l’explosion de la bombe, est resté débout, réduit à une structure torturée. Il a été décidé qu’il serait conservé en l’état et renforcé pour témoigner auprès des générations suivantes. Des panneaux explicatifs décrivent l’enchaînement des évènements, nous donnent les premières données d’une horreur sans non. L’ambiance s’est sensiblement refroidie. Près du dôme, un fils de survivant raconte son combat sur de grands panneaux accrochés aux haies, en une demi-douzaine de langues, et dans autant et plus de classeurs de toutes les couleurs, où il se propose de guider les touristes au travers de ce pan d’histoire nationale et personnelle. Quelques militants pour la paix arborent des pancartes listant les chiffres des armes nucléaires possédées par les pays les plus militarisés et appellent à une dénucléarisation totale.

 

Partout dans le parc qu’est devenu cette partie de la ville, le Parc pour la paix, nous croisons des classes d’écoliers, de la primaire au lycée, en uniforme, cornaqués par leurs professeurs. Nous apprendrons plus tard que la destination est quasi obligatoire comme voyage scolaire. L’accent est vraiment mis sur la nécessité de construire une paix durable et mondiale. Dans un coin du parc, une cloche gravée d’une carte du monde est frappée par ceux qui veulent faire retentir son appel de paix, plus loin, un mémorial des enfants pour la paix, initié par des écoliers suite au décès d’une de leur petite camarade irradiée et décédée d’une leucémie des années après l’explosion. Lors de son hospitalisation finale, cette petite fille avait fait le vœu fou que, si elle arrivait à plier 1000 grues en origami, elle serait guérie. Les informations pour savoir si elle a eu le temps ou non de finir ses grues sont contradictoires, mais, autour du mémorial, sont accrochées des milliers de grues de papier, de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Des boîtes sont disposées pour collecter les grues que les visiteurs peuvent vouloir offrir. Devant et sous le monument, des enfants chantent en chœur, dirigé par l’un des leurs. Puis une autre classe prend la place, dans une succession qui semble sans fin.
 


Bien retournés et tout barbouillés, on va faire tout de même faire une pause déjeuner, principalement pour mettre un peu de distance entre le parc et nous. On se trouve une cafétéria qui sert des onigiris, ce qui est un peu près la seule chose que j’envisage de pouvoir avaler : du riz principalement, mélangé à des légumes, poisson et/ou condiments. On étire un peu notre repas, on s’offre un dessert pour la consolation du sucre, et on se dirige vers le mémorial et le musée.

 
Là encore, beaucoup de monde, des centaines de classes de tous âges qui font la queue pour venir se recueillir devant la flamme du mémorial. 
Dans le musée aussi il y a foule, on avance au pas, on se hausse pour voir les cartouches explicatifs. Drôle de musée, avec des terminaux informatiques délivrant des informations complémentaires tellement vieillots qu’on dirait des minitels, une reproduction d’une rue dévastée avec des statues de cires des survivants immédiats de l’explosion, échevelés, aux ¾ nus et couverts de sang, avançant comme des zombies, les bras tendus devant eux pour éviter le propre contact de leur chair brûlée. L’infinité de détails, de témoignages, de photos, d’ongles et de cheveux perdus après l’irradiation, de morceaux de ferraille tordus par le souffle, d’objets fondus par les incendies immenses qui se sont déclarés ensuite, de morceaux d’uniformes scolaires, de blocs de bétons ayant gardé en positif l’empreinte de ce (ou ceux) qui se trouvaient devant au moment du flash… 

 
L’objectif est très clairement d’hyper personnaliser l’évènement, de faire que le visiteur se sente concerné, puisse s’identifier. Une maquette impressionnante représente, à l’échelle, la boule de feu formée au-dessus de la ville une seconde après l’explosion. J’apprends que de nombreux enfants, mobilisés pour aider à la construction de coupe-feu en cas de bombardement, étaient dans les rues ce jour-là, au moment de l’explosion. J’apprends les brûlures qui impriment les dessins sombres des kimonos dans les chairs, les éclats de verre qui se sont fichés dans les corps, ressortant parfois jusqu’à des années après, j’apprends les incendies monumentaux qui se sont déclarés et la pluie radioactive qui s’est abattue sur la région, sans pour autant parvenir à les éteindre. J’apprends les conséquences sanitaires, les dizaines de milliers de morts entre août et décembre 1945, le doublement de ce nombre dans les années qui suivent, les micro hémorragies sous la peau, les cicatrices épaissies qui défigurent et empêchent les mouvements… Je me rends compte que je ne savais rien de cette arme, rien de ses conséquences réelles. Malheureusement la muséographie ne me renseigne pas vraiment sur les différences fondamentales entre bombe nucléaire et conventionnelle. Mais je ne comprends pas qu’avec ces témoignages sous les yeux, on puisse encore empiler des têtes nucléaires dans nos arsenaux. Je voudrais enfermer tous les dirigeants des puissances nucléaires du monde dans ce musée, et leur passer, encore et encore, les témoignages des survivants.

Les traces de la pluie de suie radioactive
Je ressors sonnée, avec la nausée. Plus loin, nous descendons au mémorial. C’est une pièce circulaire, dont la partie haute est recouverte d’une reproduction panoramique de la ville juste après le désastre. La mosaïque est formée de 140000 tuiles, le décompte des morts à la fin 1945. Dans la partie basse, les noms des différents quartiers de la ville touchés apparaissent de place en place. Au centre, une fontaine en forme d’horloge arrêtée sur 8h15, l’heure de l’explosion, rappelle que la majorité des irradiés sont décédés en demandant à boire. Des bancs permettent de se recueillir et je pleure doucement. Dans une pièce attenante, un immense fichier électronique permet de chercher le nom d’une victime ou d’un survivant en particulier. Dans un petit amphithéâtre des vidéos de témoignages sont illustrées et racontées par des enfants, l’impression est affreusement complaisante, voyeuriste et tire-larmes et nous nous enfuyons rapidement.
Dans la ville moderne d'aujourd'hui, ne reste que le parc de la paix pour témoigner
On rentre à notre Airbnb pour se remettre un peu, et on décide d’y cuisiner, à la fois parce que je sature brusquement de l’intensité des goûts japonais, et parce que faire à manger est toujours quelque chose qui me recentre, qui m’apaise. Sur les conseils de Sam, l’ami américain rencontré chez Tatsu et Mika, on cherche à se rendre dans un bar à bières atypique, tenu deux jours par semaine dans un garage par un barman qui ne sert qu’une bière, mais de 4 façons différentes. Mais on se trompe lourdement sur la localisation et il est bientôt l’heure de sa fermeture. Sur le chemin, on croise un petit magasin de légumes bio où nous achetons quelques pommes de terre, une petite courge, et les courgettes les plus chères du monde. On complète nos courses dans le supermarché le plus proche, où on découvre comment procéder : on dépose les courses, dans un panier, à la caisse. Celles-ci sont ensuite scannées et transférées dans un autre panier qui nous est remis pour que nous allions l’ensacher plus loin. On ne met pas dans son sac au fur et à mesure, ça perturbe le caissier. En face du supermarché, une petite épicerie bio où on achète du Mirin et des pois chiches cuits. Je suis un peu étonnée de l’abondance de magasins d’alimentation biologique, mais pas tant que ça quand on pense que c’est de Hiroshima qu’est partie la tendance des Teikei, précurseurs des Amaps.

Ce soir, on cuisine à l’appart : patates sautées, purée de courge, légumes grillés et salade. On a aussi notre première expérience (malheureuse) avec une machine à laver japonaise. Le linge mit à laver ressort non essoré, et nous ne savons pas s’il y a une fonction séchage. En attendant la réponse du propriétaire, on essore tout à la main et on étend tout ça pour la nuit.

mercredi 14 décembre 2016

Osaka

Lundi 17 Octobre – soir

Le contraste entre la matinée au Mont Koya et l’immense ville dans laquelle on arrive est époustouflant. Partout des lumières, des tours de bureaux et d’habitation. Daniel n’ayant pas gardé un souvenir impérissable de la ville, nous avons décidé de n’y consacrer qu’une soirée. On a réservé un petit Airbnb absolument, super, calme, très propre et chaleureux, et dont l’hôte est hyper réactive et agréable (https://www.airbnb.fr/rooms/9104740). Nous y avons une vue magnifique sur le mur de l’immeuble juste à côté. Au moins ça coupera le son et la lumière. On croise un couple de français en y arrivant, qui dorment dans une des autres chambres, mais le contact ne se fait pas.


Les affaires déposées, on sort ! Dans la rue, on commence par croiser des barrières de construction Hello Kitty… Heu… Ah ?
Direction le Swiss Hotel et son restaurant/bar au 36e étage, vue panoramique sur la ville. Comme nous n’avons pas de chambre à l’hôtel, on nous indique que prendre place à table est payant. Bon… tant pis. Il s’avérera plus tard que cette taxe n’est valable que si on ne consomme pas. On se choisit des cocktails aux noms accrocheurs (Cherry blossom et Japanese Fusion) et on s’amuse de l’ambiance, en décalage complet avec le reste de notre journée et notre look de voyageurs (grosses chaussures de marche, imperméable, pulls à capuche…). Derrière un rideau de perles, un guitariste-chanteur reprend des classiques avec un accent à couper au couteau.

La vue depuis les baies vitrées est vertigineuse : des tours partout, illuminées comme un décor de Noël, des autoroutes et voies ferrées aériennes… On se croirait dans un décor de cinéma, mais c’est bien réel. Quelques photos et on plonge dans la folie citadine.






Le cœur de ville, Minami, est une débauche d’affichages lumineux géants, de bruits, de jeunes gens tous plus lookés les uns que les autres. L’autre visage du Japon, la société d’hyper consommation. En plein milieu d’un des ponts qui traversent la rivière, je m’arrête, renifle… « Il y a un Lush pas loin ». Ça sent Lush, cette odeur inimitable des savons et shampoings de la marque aux designs fluos. Et bingo, une centaine de mètres plus loin, j’aperçois l’enseigne carrée blanche sur fond noir ! Alors ça ! Renifler un Lush en plein Osaka, il faut le faire.



On tourne un peu pour trouver un restaurant, on hésite, on se tâte… Dans un sous-sol qui vend des spectacles, je profite de toilettes gratuites, ce qui nous donne un délai pour choisir notre repas. On se dirige finalement vers un restaurant de bord de rivière, qui annonce Okonomiyaki en gros. Oui, mais, Osaka style, c’est-à-dire sans les nouilles qui sont la spécialité que nous mangerons plus tard, à Hiroshima. On prend aussi des Takoyaki, ces beignets de poulpe dont décidément le cœur n’est pas cuit, et que je trouve un peu écœurants. Mais c’est la spécialité de la ville alors… Retour un peu galère en bus, et gros dodo.

Koya - suite et fin

Lundi 17 Octobre

Réveil à 6h pour assister au service du matin. Il pleut des cordes. On s’habille chaudement et on se dirige vers le lieu de prière. Un chemin de moquette nous guide et le suit jusqu'à s'asseoir à côté des autres touristes, sur un banc le long du mur qui fait face au cœur du temple. Sur un tapis, entre nous et le « cœur », des pèlerins ont pris place. Et une touriste arrivée trop tard pour trouver une place sur le banc. 

La cérémonie dure environ une demi-heure mais ça me semble long car aucune explication, aucune proposition de participation ne nous est faite. On est là, assis contre un mur froid, à regarder les trois moines officier, psalmodier et frapper sur un gong à des moments qu’eux seuls comprennent. La seule occasion que nous avons d’être plus que spectateurs est au moment où l’un des moines nous propose de venir prier devant le feu. Un à un, les pèlerins se lèvent, se baignent dans la fumée de l’encens, prient, et retournent s’asseoir. Puis c’est au tour de ceux du bout du banc, et la ligne de prière s’avance vers nous. Je grommelle vers Daniel un « Moi j’y vais pas hein ! », mais un précédent touriste me sauve de l’embarras d’être la première à ne pas aller prier.

Retour dans notre chambre, pas très convaincus, mais accueillis par un petit déjeuner qui ressemble au dîner de la veille, en moins élaboré. Il pleut toujours, et on décide d’attendre voir si ça passe. Les futons ont été repliés et la table remise au centre mais, alors que Daniel feuillette les guides et écrit notre carnet de voyage, je fais le rouleau de printemps dans l’une des couettes de futon, et fini par m’endormir. J’émerge vers 10h. La pluie s’est calmée et, équipés au cas où ça reprenne, on décide de se mettre en mouvements.


On commence par aller se perdre un peu du côté de la Daimon, la grande porte, qui marque l’entrée du site depuis l’autre bout du plateau. Le soleil perce et nous offre une jolie vue sur les collines environnantes. Saturé d’humidité, l’air est lourd, et on se retrouve rapidement à se débarrasser de nos diverses couches de vêtements. On débute une balade dans la colline mais, rapidement, on se rend compte qu’à part passer sous des Torii à l’infini, on ne sait pas où celle-ci nous mène, le chemin est trempé et mes chaussures décousues, et en plus il y a des ours, en tout cas c’est ce que dit la pancarte. 

 

 
Bref, je suis grognon et on fait demi-tour vers le Danjo Garan. Le site est exceptionnel, d’autant que la pluie a imbibé les toits de chaume des temples, qui sèchent en fumant. La grande pagode, trop souvent détruite par le feu, a finalement été reconstruite en … béton. A c’est sûr, là, le feu, il va moins faire le malin ! Mais c’est moche ! Orange vif et neuve comme un temple chinois, massive, elle est cependant rattrapée par son intérieur exceptionnel qui figure un mandala en 3D, une forêt de piliers portants les peintures de différentes divinités. 



Le musée, où on va aussi puisqu’on a pris un pass à 1500 yen qui nous fait faire le grand tour du site, manque cruellement d’explications pour être vraiment intéressant, même s’il contient quelques belles pièces. Notamment un parchemin somptueux, au papier bleu indigo et aux écritures à l’encre d’or. Un troupeau de touristes horribles, qui traitent leur guide japonais et la culture du pays avec un mépris affolant, termine de nous gâcher la visite du musée.

Une rapide pause déjeuner, un passage à l’office du tourisme pour bénéficier du wifi et gérer notre arrivée à Osaka le soir-même, et on repart à la découverte du grand temple. Le complexe dégage une impression de grande sérénité et le bâtiment central est une merveille de pièces à tatami aux portes coulissantes peintes. Les photos y sont interdites, mais pour une visite virtuelle du temple, vous pouvez suivre ce lien : Guide du temple Kongobuji. On y a le droit à une tasse de thé et un petit gâteau dans une immense salle ultra moderne de 169 tatamis, construite en 1984, qui sert de lieu de repos pour les pèlerins et les visiteurs et de lieu de prêche pour la communauté monastique. Spécificité du temple, on y a également accès aux anciennes cuisines, utilisées jusqu'en 1975, et dont murs et plafonds sont noirs de suie. Au centre, trône un immense fourneau traditionnel avec trois chaudrons, permettant de nourrir jusqu'à 2000 personnes.

Le jardin de pierre Banryutei, créé lui aussi en 1984 à l’occasion de la commémoration des 1150 ans écoulés depuis la mort de Kobo Daishi, est, le plus grand du japon. Particulièrement magnifique, il justifierait à lui tout seul une visite au Mont Koya. Il figure deux dragons, un mâle et une femelle, se faisant face dans une mer de nuages.
 

Depuis notre arrivée à Koya, on commence vraiment à voir nos premières feuilles rouges, qu'on attend avec impatience et qui nous avaient été promises pour fin octobre début novembre. On s’essaye donc à tout un tas d’angles et de réglages pour rendre un minimum la couleur incroyable de ces érables en automne. Autant de photos que vous allez voir défiler. Vous n'êtes pas prêts de ne plus voir de feuilles rouges :)
 

Il est presque l’heure de prendre le bus de retour, pour ne pas louper le téléphérique qui nous emmènera au train pour Osaka (manque plus qu’une bicyclette là-dedans et on aura fait le tour des moyens de transports terrestres). On récupère donc nos sacs et on décide de marcher un peu vers les prochains arrêts de bus, afin d’aller voir le mausolée Tokugawa dont un gros chat garde la porte. Construit par Iemisu Tokugawa en l'honneur de son grand-père et de son père, premiers de la lignée d'une des familles majeures de shogun ayant participé à l'unification du pays, le double mausolée présente un style typique de l'époque Edo et se distingue par son architecture d'une grande finesse.
 
 


En attendant le bus