22 Octobre - suite et fin - soirée
Alors qu'on traverse la ville en direction du onsen, on voit les
immenses torches, faites d'un tronc sur lequel sont fixés des fagots de
petit bois, stockées devant les maisons du village. Les plus riches ont
ouvert des panneaux coulissants vers l'extérieur afin d'exposer les
trésors familiaux : armures de samouraïs, paravents magnifiquement ornés
en papier japonais, arrangements floraux... C'est incroyable de voir
tout ça!
En remontant vers le onsen on jette un œil à un petit chemin,
parallèle à la seule et unique rue du village, qui longe la rivière et
donne une jolie vue sur l'arrière des maisons. Ce chemin longe la
rivière vers l'aval du village, en direction de la gare. Ça à l'air d'un
détail comme ça mais il prendra tout son sens dans quelques heures.
L'autre rive est bordée de micro-potagers, coincés comme ils sont entre
la rivière et la colline.

C'est
donc parti pour ma première réelle expérience de onsen, de bain chaud
en plein air. Après avoir acheté nos tickets, Daniel et moi entrons
chacun dans notre côté des bains non mixtes (facile à reconnaître, le
Noren pendu au dessus de l'entrée est bleu pour les hommes, roses pour
les filles, moi je n'avais pas fait attention et j'ai bien faillit me
tromper). J'arrive, au bout d'un court couloir, à une pièce comportant,
de gauche à droite : des casiers à pièces, des lavabos et des miroirs,
une étagère à panières, l'entrée des bains proprement dits (ou plutôt la
sortie, puisque l'encadrement donne directement au grand air), un banc,
une entrée vers des toilettes. Et une demi-douzaine de femmes, à divers
degrés de nudité selon qu'elles se déshabillent ou se rhabillent.
Bon. Quand faut y aller...
Au
moment où j'ouvre mon sac et en sors le savon que j'ai amené, je me
rends également compte que j'ai oublié ma serviette dans le sac de
Daniel. Argh! Bon, ben je m'essuierais avec mon t-shirt sale, tant pis.
Mais, en compagnon prévenant, Daniel, qui s'est également rendu compte de
l'oubli, a confié ma serviette à une brave japonaise qui débarque
dans la pièce en demandant une "eireen", ma serviette à la main. Je la
remercie copieusement, me déshabille, m'enroule comme je peux dans ma
précieuse, enfourne mes affaires dans le casier choisi et fixe le
bracelet de la clé à mon poignet. Voilààààà on y vaaaaa!
D'abord, il s'agit de bien se laver aux douches communes disposées en rang d'oignon sur la droite du bassin et pudiquement protégées par un écran de bambou. Une fois bien récurée, je vais rapidement me plonger jusqu'au cou dans la vasque dans laquelle trempent déjà une dizaine de femmes de tous âges et origines, évitant soigneusement d'accrocher le regard les unes des autres, à part deux copines japonaises qui papotent et rigolent. L'eau est chaude, juste assez profonde pour être à son aise, le ciel frais au dessus des têtes est un peu gris mais un délicat érable japonais plus précoce que ceux que nous avons vu jusqu'ici éclaire la scène de sa flamboyance. Hmmmm.
Je rejoins Daniel après une demi-heure de trempette, non sans avoir fanfaronné pour rassurer une touriste française et sa fille pré-adolescente, manifestement peu à l'aise avec cette première expérience et ayant du mal à comprendre le mode opératoire. Quelques explications plus tard, et notamment qu'il vaux mieux qu'elles mettent leurs vêtements de rechange dans une panière plutôt que de se galérer à se rhabiller devant leurs casiers, dans les pattes des autres, comme je viens de le faire, je les laisse à leur découverte.
La nuit n'est pas encore tombée mais on commence à chercher un spot où on va pouvoir s'asseoir pour regarder le festival. On demande donc à des touristes perchés sur un bout de trottoir de nous faire une petite place mais à peine 5 minutes plus tard des policiers viennent nous demander de ne pas rester ici. On leur demande où aller et ils nous indiquent une place en face. Où nous nous rendons. Devant les maisons qui ont fabriqué des torches, on voit apparaître des hommes de tous âges et de toutes corpulences portant le costume du festival : des sandales de paille tressée typiques des guerriers, une sorte de demi-jupe de cordes tressées laissant les fesses à l'air et une brassière de tissu à motif coloré qui couvre les deux bras et la nuque mais laisse le torse libre. Sexy sexy!
On se déplace de nouveau pour se mettre pile en face d'un des étendards qui servent de point de ralliement où les différents porteurs de torches s'affrontent au tambour mais, alors que le jour tombe, le nombreux staff policier installe une rubalise et commence à cornaquer les visiteurs pour les faire circuler vers l'amont du village. A un point du parcours, le flot étant en sens unique et la rue étant, elle aussi, unique, les visiteurs sont éjectés sur la droite, par un point d'entrée qu'il nous semble bien reconnaître... Mais oui! C'est par là qu'on a jeté un œil à l'arrière des maisons et constaté que le chemin n'allait que vers l'aval... Vers la gare donc. Donc on est censés se faire éjecter vers la gare, mais, même si la foule à l'air de continuer à circuler, est-ce qu'on pourra même revenir dans la rue principale? On décide de faire nos sales étrangers et on se plante résolument de l'autre côté du ruban, en décidant de ne faire aucun effort pour comprendre les admonestations des policiers. Et puis, pour avoir un meilleur point de vue et éviter de se faire prendre dans un deuxième flot qui partirait de l'amont, on s'éloigne un peu et on se poste devant une autre maison.

La nuit tombe et un porteur de torche passe, annonçant en criant le début des festivités. Les braseros devant chaque maison sont allumés au fur et à mesure de son passage, et bientôt tout le village est illuminé. Des petites torches, allumés par les hommes des familles, sont portées par les enfants, filles et garçons, habillés de leurs plus beaux kimonos, qui se mettent à arpenter la rue en scandant "sa-ye-a-say-YO". Les villageois défilent, se croisent, on voit des pères porter une toute petite torche pour leurs nourrissons porté par la maman, des fratries se relayer pour porter et tout un tas de dynamiques familiales s'illustrent à ce moment sous nos yeux.

Cette partie là dure bien une heure. Et puis viennent les choses sérieuses. Les grandes torches, sont allumées, et le même manège reprend, cette fond avec les cris des hommes, qui portent en famille ou seul, les énormes torches enflammées. Plus d'une fois on voit tomber des braises à quelques centimètres seulement des kimonos des enfants et de la peau nue des hommes. Parmi les porteurs, de nombreux jeunes hommes, certains manifestement moyennement à l'aise dans leur demi-jupette, perpétuent la tradition ancestrale de leur village.
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| Ici on allume et on porte en famille |
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On se déplace de nouveau, pour se rapprocher d'un lieu d'affrontement au tambour. Tour à tour, les anciens de différentes familles se déchaînent sur le gros tambour traditionnel, accompagné par une jeune femme qui joue d'une sorte de triangle. Chacun choisit et poursuit un rythme intense, jusqu'à ce qu'il trébuche ou n'arrive plus à tenir la cadence qu'il s'est fixé. Après que de nombreux hommes s'y soient essayés, les femmes, simplement habillées de kimonos, prennent également leur tour.

Il commence à se faire tard, on a mal aux pieds, alors on envisage de rentrer, tant pis pour la fin du festival, le regroupement des torches devant le temple et la parade des temples portatifs dans la ville. Mais pour rentrer, il faut s'intégrer au flot de visiteurs, toujours canalisé par la police, qui continue de circuler inlassablement, de l'aval vers l'amont, par le petit pont, et de l'autre côté de la rivière. Sauf que le flot à grossit. Sans mentir, il doit y avoir là des dizaines de milliers de personnes. Qui avancent en piétinant, agglutinées les unes aux autres, sur un petit chemin de terre, le long d'une rivière, de nuit, avec un éclairage au mieux insuffisant, voir carrément absent par moment.
Heureusement, nous sommes au Japon, le pays où "shikata ga nai" ("On ne peut rien y changer"), et la foule, qui serait survoltée d'énervement dans d'autres pays, prend tranquillement son mal en patience, avance quand elle peut avancer et attend quand elle doit attendre (pas moins de 45minutes sans bouger, et sans une explication). Familles avec des petits, personnes âgées, touristes divers et variés, policiers hurlant des choses incompréhensibles dans des mégaphones, nous côtoyons tout ce petit monde pendant plus de deux heures, le temps d'arriver à rejoindre le bout de la grande rue où, avant d'être houspillés vers la gare, nous entrapercevons la foule de porteurs de torches, massés devant les marches du temple. Il doit être minuit...
Trop sonnés de notre marche dans le noir au pas de l'escargot pour protester, on se laisse diriger vers la gare, où on fait de nouveau la queue entre des barrières, pour accéder au train de deux wagons qui essaye d'évacuer tout ce monde vers Tokyo. A une pauvre assistante anglophone, qui aborde les touristes pour leur demander leur opinion sur le festival, nous disons tout le mal que nous pensons de l'organisation, et surtout de l'absence totale d'information en anglais, du début à la fin du parcours. Heureusement, on trouve relativement vite une place dans un train et, parce que nous avons laissé passer quelques personnes pressées de prendre le précédent, nous sommes dans les premiers pour celui qui arrive et nous jetons sur des places assises. Désolée pour les personnes plus âgées que nous qui viennent ensuite s'entasser contre nous, mais j'ai mal aux pattes et je ne bougerais pas!